J'aime le Pauvre

J'aime le Pauvre

 

https://youtu.be/ImAmLsZbJ1U

 

Ce que je vais vous dire maintenant, je n'en ai pas eu l'inspiration comme ça par hasard. Non ! C'est au contraire le fruit d'une douloureuse constatation et voire même, presque... un énorme cri du cœur.

Car nous sommes, en septembre 1983 – et donc il y a un peu plus de 30 ans –, au cœur d'une véritable tragédie.

Figurez-vous que de nombreux hommes, femmes et enfants... étaient déjà à cette époque contraints de quitter leurs pays où on les persécutait.

Et comme cela se fait toujours, hélas, aujourd'hui, nous hébergions nous aussi, mais au sein d'une grande maison, ex-petit séminaire diocésain, une bonne trentaine de boat people. Vous savez... ces pauvres qui s'en vont comme ça sur la mer, à la dérive, à bord de canots de fortune archipleins et qui, en tout cas pour ceux qui ne finissent pas au fond de l'océan, arrivent chez nous en masse, abandonnés de tous et de tout.

Avec quelques amis, nous leur avions certes ouvert nos porte-monnaies. Mais il en avait fallu plus encore... en argent et en cœur, tant ces réfugiés du Sud-Est Asiatiques étaient pauvres, immensément pauvres... et pas forcément comme nous aurions voulu qu'ils soient.

Car cette pauvreté-là, précisément, en bousculait plus d'un.

Un jour où le moral de nos chers bienfaiteurs était au plus bas, avec en toile de fond de multiples déceptions dues à la façon de vivre et d'utiliser nos dons de ces pauvres peu ordinaires, eh bien je me suis mis en colère et je leur ai pondu cette bafouille que j'ai appelée : J'aime le pauvre !

La voici :

 

J'aime le pauvre, mais quel pauvre ?

Je suis allé visiter un pauvre.

Il ne m'a pas accueilli comme je croyais... c 'est à dire comme on accueille un bon « père des pauvres »...  en vous sautant au visage... et vous disant  « merci » !

Ce pauvre-là était même assez distant, pas très sympathique et peu intelligent.

J'aime pas trop ce genre-là. J'aime mieux celui qui sourit... qui dit «oui »... et merci.

 

J'aime le pauvre, oui ; mais quel pauvre ?

Moi, j'aurais mieux aimé un pauvre bien élevé. Celui-ci était un peu vicieux et voleur.

Tout de même ! Je lui donne de mon temps, mon argent, mon... Si c'est comme ça qu'il s'imagine m'avoir... Il y a des limites !

Moi, un pauvre, je dis qu'il a tout intérêt à se taire... Et marcher son chemin droit.

Dire merci, enfin.... C'est bien la moindre des choses ! Je pourrais, savez-vous, ne rien faire du tout !

 

Tu aimes le pauvre ?

Mais es-tu certain que ce soit un vrai pauvre, celui que tu aimes ?

Car s'il est capable encore d'un sourire... est-il pauvre ?

S'il est capable de t'être reconnaissant et de rendre la monnaie de ta pièce, n'est-il pas... un peu riche ?

S'il est capable de t'aimer assez pour ne pas te haïr... quand il lit dans tes pensées de bourgeois qui mérite son ciel... n'est-il pas toujours riche d'un solide tempérament ?

 

Un vrai pauvre a-t-il encore l'amabilité ?

Il a tant souffert, désespéré du monde ! Il a tellement vu d'égoïsme et de chrétiens menteurs ! Comment voudrais-tu qu'il te sourie ?

Ou bien, s'il te sourit, soit que c'est faux : c'est pour te faire plaisir. Soit que c'est vrai : mais c'est un autre pauvre, d'une catégorie « supérieure ». Celui-là, seulement, il est heureux quand il est pauvre... Il ne t'embêtera pas.

 

En général, c'est vrai, le pauvre n'est pas très marrant.

Pourquoi voudrais-tu qu'il te saute au visage en te disant  «merci» ?

Tout ce que tu donnes, ne l'as-tu pas reçu ?

Et puis, il a tant vu de traîtres !

Même le sentiment de la reconnaissance, il l'a perdu... Même la morale la plus élémentaire, avec tous ces camps, ces prisons et ces lois de la jungle... elle a disparu !

 

Ce pauvre est vraiment pauvre, de TOUT !

On n'est guère poussé à l'aimer, à cause de son apparence... et parce qu'il est agressif... et quelquefois voleur.

Et toi, un voleur, tu n'en veux pas : On ne donne pas sa vie pour ces gens-là !

 

En somme, je comprends : tu veux bien aider le pauvre, mais celui qui n'a pas de problème.

Or, moi je te dis qu'un pauvre sans problème, ça n'existe pas. S'il est pauvre, justement, c'est parce qu'il a des problèmes.

 

Alors, veux-tu encore ?

Il faut choisir. Ou c'est toi qui donnes : ton temps, ton argent, ta personne... Ou c'est toi qui reçois : les merci, les sourires... Il faut choisir : ou servir ou te servir.

C'est l'un ou c'est l'autre. Entre les deux : hypocrisie.

 

 

Le vrai pauvre n'a rien, même pas de quoi se rendre aimable à tes yeux.

N'attends rien de lui en retour. Tu serais déçu, mieux vaudrait pour toi remettre en cause ta charité.

Il est encore temps... de repartir... tout triste... comme le jeune homme riche de l’Évangile.

 

Mais si tu es décidé, alors prends-le tel qu'il est !

Ne cherche pas ton avantage, mais le sien.

Ne t'illusionne pas sur lui, soucie-toi de toi-même.

Ou bien tu veux l'aimer tel qu'il est, l'aider pour qu'il change, qu'il sourit et qu'il aime à son tour ; ou bien tu le laisses, il ne te demande rien. Oui, il faut choisir :

Tu as l'amour, cinéma qu'on se fait à soi-même ; et tu as l'amour authentique. Ne te trompe surtout pas.

Si c'est dur, c'est que c'est vrai !

Oh ! De toute façon, si tu te trompes d'amour, tu n'iras pas loin.

A la moindre déception - et tu en auras ! - tu tourneras casaque et mépriseras le pauvre à cause de ce qu'il est.

Mais alors, tu cesseras d'aimer.

Aimer, c'est donner et se donner sans calcul ; peu importe si celui qui reçoit en est digne.

 

Et c'est alors ...

Et c'est alors, Seigneur, que tu es vraiment venu.

Avant c'était pour rire.

Tu t'es présenté à moi... Depuis le temps que je brassais du vent, de l'idée. On avait fini par croire que j'étais un apôtre de la charité.

Tu es venu comme ça, soudain, pour me confondre, me tester ou m'empêcher de mentir.

Si je t'accepte, tel que tu es, dans la chair de ce pauvre, sans vouloir te juger, te crucifier encore, ou t'ignorer - ce qui revient au même - te jeter bas de la falaise... Alors, oui, c'est vrai... je suis ton disciple bien aimé.

Sinon...

 

Et tu n'y es pas allé avec le dos de la cuillère.

Tu ne m'as pas choisi le pauvre facile.

Par nature, je ne me sens pas attiré par les gens sales, les étran-gers.

Or, tu es arrivé sale, étranger.

De plus, j'avais bien l'habitude, comme tout bon chrétien qui se respecte, de donner de temps en temps pour les pauvres... Mais c'était de loin.

Là, tu m'en mets un tout près... Si près... qu'il faut choisir : ou le renvoyer ou l'accueillir.

 

Alors j'ai péché. Je ne t'ai pas reconnu, Seigneur.

Les premiers jours, c'est vrai, j'en ai donné des choses... Et des promesses !

Et puis, c'est ce coup dur : tu t'es payé ma tête.

Moi, ces coups-là, je ne les pardonne pas.

 

Je suis retourné là-bas, j'ai repris mes couvertures, tous mes dons en nature. Tant pis si tu as froid.

J'étais furieux... Tout de même ! J'avais confiance en toi. Quand je pense que je t'ai laissé tout seul, un jour, à la maison... Tu aurais pu me voler !

 

Et je ne t'ai donné aucune chance.

A la première faute, je t'ai remis dehors.

Maintenant, tu sais ce que je suis : tu ne m'embêteras plus.

 

Mais comme tu es bon - ça j'en suis sûr ! - et que tu pardonnes, et que tu sais bien mon désir d'aimer quand même, tu m'enverras un autre pauvre .... Plus tard .... Un peu plus tard... Quand j'en aurai eu marre : du moi-moi et de mes biens.

 

J'arriverai alors, devant toi.

Je ne serai plus le jeune homme riche d'autrefois.

 

Et je m'écrierai en te voyant, dans ce pauvre : Seigneur !

Mon Seigneur et mon Dieu !

 

Et je pleurerai.

Comme Pierre.

 

Il aura fallu trois fois.